Le journal de Frederick Hamilton

 

 


Récupération d'un corps
par les marins du Mackay-Bennett

 

La White Star Line, propriétaire du Titanic, affréta deux navires câbliers, le Mackay-Bennett et le Minia, pour localiser, récupérer et identifier les corps des victimes de la tragédie.

Deux jours après le naufrage, le Mackay-Bennett appareilla de Halifax où il revint le 30 Avril 1912, ramenant 190 corps sur les 306 qu'il avait retrouvés.

Comme son collègue Clifford Crease, Frederick A. Hamilton, Mécanicien câblier à bord du Mackay-Bennett, tenait un journal de voyage.
Un poignant extrait de ce journal illustre parfaitement les conditions de recherche et de récupération des victimes.

 


Un macabre chargement
recouvre le pont avant du Mackay-Bennett

 

 

Extrait du journal de Frederick Hamilton

17 Avril 1912

18 h 50 - Avons chargé une provision de glace et un grand nombre de cercueils, quitté l'appontement pour faire route vers la position du désastre du Titanic. Le Révérend Canon Hind de la Cathédrale "All Saints", Halifax, accompagne l'expédition; nous avons aussi à bord un expert embaumeur. Temps froid et clair.

19 Avril

Le beau temps qui a régné jusqu'à maintenant a tourné à la pluie et au brouillard. Aujourd'hui, nous avons parlé par radio au Royal Edward; il à l'Est de nous, et a signalé des icebergs et des growlers (morceaux de glace, certains de taille importante).

18 h 00 - Brouillard très dense, canot mis à la mer, récupéré un gilet de sauvetage de l'Allan Line.

20 Avril

Forte brise de Sud-Ouest, houle par le travers et mer ondulée. Paquebot français Rochambeau près de nous, la nuit dernière, a signalé des icebergs, et le Royal Edward en a signalé un à 30 milles à l'Est de la position du Titanic. Le Rhein nous a croisé cet après-midi, et a signalé avoir vu des icebergs, des débris et des corps, à 17 h 50. Le Bremen nous a croisé de près; il a signalé avoir vu, une heure et demie avant, des corps, etc. C'est à dire à environ vingt-cinq milles à l'Est.

19 h 00 - Un gros iceberg, à peine visible sur notre Nord, nous sommes maintenant très près de la zone où s'étendent les ruines de tant d'espérances humaines et de prières. L'embaumeur devient de plus en plus joyeux à mesure que nous approchons de la scène de ses futures activités professionnelles, demain sera une bonne journée pour lui. La température de la mer aujourd'hui à midi était de 14°C, et vers 16 h 00 elle était de 0°C.

21 Avril

Deux icebergs maintenant nettement en vue, le plus proche fait plus d'une trentaine de mètres à son pic le plus élevé et sa vue est impressionnante, une robuste masse de glace contre laquelle la mer se brise furieusement, lançant un geyser tel des colonnes de mousse, bien plus haut que le sommet le plus élevé, inondant parfois complètement l'énorme masse d'une cascade d'écume comme s'il déversait de la neige et se brisait en crêtes duveteuses sur la surface brillante de l'iceberg, faisant étinceler comme un immeuble féérique, et osciller de 20 à 30 degrés par rapport à la verticale, la montagne de glace tout entière. L'océan est recouvert de déchets de boiseries, de chaises, de corps et il y a plusieurs growlers environnants, tous plus ou moins dangereux, car ils sont souvent cachés par la houle. Le canot a été mis à la mer et le travail a commencé et s'est poursuivi sans arrêt toute la journée, récupérant des corps. Tirer par-dessus les flancs du canot des cadavres gorgés d'eau aux vêtements trempés n'est pas une mince affaire. Aujourd'hui nous en avons ramené à bord cinquante et un, deux enfants, trois femmes et quarante-six hommes, et la mer en paraissait toujours jonchée. A l'exception de nous-mêmes, la sterne est ici la seule créature vivante.

17 h 00 - Les deux icebergs sont maintenant passés; la forte houle n'a pas cessé de la journée, il doit y avoir un coup de vent quelque part.

20 h 00 - La sonnerie de la cloche a appelé tous les hommes sur le gaillard d'avant où trente corps sont prêts à être confiés aux profondeurs, chacun soigneusement lesté et soigneusement cousu dans de la toile à voiles. C'est une scène étrange, ce rassemblement. Le croissant de lune répand sur nous une faible lumière, alors que le bateau est ballotté sur les fortes lames. Le service funèbre est conduit par le Révérend Canon Hind; pendant près d'une heure les mots "Comme il a plu à Dieu tout puissant ... nous confions ce corps à la mer" sont répétés et à chaque intervalle, plouf ! alors que le corps lesté plonge dans la mer, pour sombrer à une profondeur d'environ deux milles. Plouf, plouf, plouf.

22 Avril

Aujourd'hui, nous avons dépassé de très près l'iceberg et essayé de le photographier, mais la pluie s'est mise à tomber et nous pensons que les résultats ne seront pas satisfaisants. Nous nous trouvons maintenant à l'Est au milieu d'un grand nombre de débris. Le canot a été mis à la mer pour examiner une embarcation de sauvetage, mais il est trop fracassé pour distinguer quelque chose, même le nom n'est pas visible. Tout autour, on trouve des fragments de boiseries, de mobilier de cabines, de devants de tiroirs en acajou, de sculptures, tous arrachés de leurs attaches, des chaises de pont, et puis encore d'autres corps. Certains se trouvent à une distance de 15 milles de ceux récupérés hier.

20 h 00 - Un autre service funèbre.

23 Avril

Icebergs et growlers toujours en vue. Deux canots occupés toute la journée à récupérer des corps, pluie et brouillard tout l'après-midi, brouillard parfois très dense.

19 h 00 - Le bateau Sardinia de l'Allen Line s'est arrêté près de nous et emporté les dépêches mises dans notre canot. Le brouillard s'était légèrement levé, mais se referme plus dense que jamais, peu après qu'il ait signalé "bonne nuit" avec son fanal.

24 Avril

Il règne toujours un brouillard dense, rendant de nouvelles opérations avec les canots presque impossibles. Nous avons appris que le Sardinia est en attente à quelques trente milles.

Midi - Tenue d'un autre service funèbre, et soixante-dix-sept corps suivent les autres. Le son rauque de la sirène à vapeur résonne à travers le brouillard, le gréement ruisselant, et la mer fantomatique, les tas des morts, et les durs visages hâlés de l'équipage, dont les voix rudes se joignent avec compassion avec à l'hymne mélodieusement interprété par Canon Hind; tout concourt à rendre une tâche étrange encore plus étrange. Dans le froid, l'humidité, la détresse et l'inconfort, tous les hommes se tiennent en équilibre contre le fort roulis du bateau alors qu'il fait une embardée dans la houle de l'Atlantique, et même les plus endurcis se doivent de méditer sur les espoirs et les craintes, la consternation et le désespoir, de ceux dont les êtres les plus proches et les plus chers, qu'ils soutiennent et dont ils sont fiers, leur ont été arrachés par cette tragédie.

26 Avril

Aujourd'hui, le Minia nous a rejoints pour le travail de récupération, et stationne à deux milles à l'Ouest de nous. Sa première découverte, à ce que nous avons entendu, a été le corps de Mr Hayes, le Président de Grand Trunk. A midi, nous avons fait route vers lui et envoyé le canot chercher du matériel, et avons mis aussitôt après le cap sur Halifax. Le nombre total de corps récupérés par nous est de trois cent cinq, cent seize ont été rejetés à la mer. Une grande quantité d'argent et de bijoux a été retrouvée, l'identification de la plupart des corps a été effectuée, et les renseignements préparés pour être communiqués. Cela a été une tâche ardue pour ceux qui ont dû examiner et s'occuper des cadavres, de la recherche, de la numérotation, et de l'identification de chaque corps, déposant les objets trouvés sur chacun dans un sac marqué d'un numéro correspondant à celui attaché au corps; le coudre dans de la toile à voiles et lui fixer des poids, nécessitait un travail long et patient. L'embaumeur est le seul homme pour qui le travail est agréable, je peux ajouter sans exagération, joyeux, car pour lui c'est un travail d'amour, et la fierté du travail bien fait.

30 Avril

8 h 25 - Avons pris à bord le Pilote au large de Devils Island, et faisons maintenant route vers le port de Halifax. Des masses de gens se pressent sur les quais, les toits des maisons, et dans les rues. Les pavillons des navires et des immeubles sont mis en berne. Les Officiers de quarantaine et les autres sont venus à bord près de George Island, après quoi le bateau a pénétré dans le Navy Yard, et y a accosté. Des dispositions compliquées avaient été prises pour la réception des corps maintenant prêts à débarquer.

10 h 00 - Le transfert des cadavres vers le rivage a commencé. Un cortège incessant de corbillards achemine les corps à Mayflower Rink. C'est une curieuse image, car le 12 Février, nous avions repêché la goélette Caledonia gorgée d'eau et étions revenus à Halifax pour débarquer ses six membres d'équipage, ces hommes descendant à terre en passant inaperçus, et deux lignes dans le Daily Paper suffirent à signaler le fait qu'ils avaient été sauvés. Tandis qu'aujourd'hui, avec aucune vie à montrer, des milliers de personnes viennent voir le débarquement, et les journaux sortent avec des gros titres criards.

 


Embaumement d'un corps sur le pont du Mackay-Bennett

 


Cercueils supplémentaires sur le quai,
après l'amarrage du Mackay-Bennett