Histoire d'une cheminée

 

"Les traits les plus frappants [...] sont sans doute les 4 cheminées géantes, énormes conduits elliptiques d'acier chamois couronnés de noir, qui culminent à 53 mètres au-dessus de la quille, dominant les autres navires dans le port et réduisant à l'insignifiance les constructions des quais".

The Southampton Pictorial, 1912 (Extrait)

 

 

S'il est un symbole de la majesté et de l'élégance du Titanic, c'est donc bien celui constitué par ses 4 cheminées.
L'une d'elles est la cause de nombreuses remarques, c'est pourquoi elle raconte son histoire ...

 

Qui suis-je ?

Moi, je suis la dernière, celle que l'on appelle la 4ème cheminée, à l'arrière du Titanic.
J'ai donc 3 soeurs et je leur ressemble énormément.
Avant notre installation sur le navire, celui-ci n'avait pas fière allure ...

 


Le Titanic lors de son lancement à Belfast, le 31 Mai 1911
(Partie couverte du pont promenade A non encore installée)

 

Mais, depuis que des grues nous ont mises en place dans les chantiers Harland & Wolff à Belfast, le Titanic présente une bien meilleure figure ...

 


Le Titanic lors de son départ de Queenstown, le 11 Avril 1912

 

Survolez la photographie ci-dessus, et vous me verrez disparaître puis revenir ...

Avouez que si je n'avais pas été à ma place, ce majestueux paquebot aurait perdu de sa superbe !

Je ressemble à mes 3 soeurs, peinte de couleur chamois avec une manchette noire ( les couleurs des paquebots de la White Star Line ).
Commes elles, je suis inclinée de 10 degrés vers l'arrière afin que le Titanic soit plus esthétique. Cet aérodynamisme permet ainsi de réduire la résistance au vent.
Comme elles aussi, je culmine à 22 mètres au-dessus du pont des embarcations et à 42 mètres au-dessus de la ligne de flottaison ( 53 mètres au-dessus de la quille ! ).

Notre enveloppe extérieure renferme une chambre semi-cylindrique renforcée par des cloisons qui évitent les déformations dues à la chaleur. Cette chambre, qui sert à l'évacuation de la fumée et des gaz de combustion, est séparée de l'enveloppe extérieure par un espace qui assure la réfrigération des parois.

Pour faciliter notre entretien, nous possédons une échelle métallique intérieure.
La mienne a servi une fois pendant mon unique voyage, mais pour une toute autre raison ...
Pendant l'escale de Queenstown, un chauffeur du navire, coiffé d'un bonnet, a eu l'idée saugrenue de grimper à mon sommet par cette échelle et, là-haut, de faire peur aux passagers en train d'embarquer. Il voulait leur faire une farce !!!

Nous avons une section elliptique mesurant 5,80 mètres sur 7,50 mètres et notre plus grande largeur est disposée dans l'axe du navire ... Comme le dira un jeune rescapé, Jack Thayer, "2 automobiles auraient pu nous traverser de front !". Ou bien 2 trains !
Notre immensité et notre élégance font la curiosité des passagers et l'étonnement des enfants. Qui n'a pas une sensation de vertige en nous regardant ?

Regardez-moi lorsque je suis sortie de mon atelier de fabrication, dans les chantiers Harland & Wolff, et comparez ma taille monumentale à celle du personnel ...

 


La cheminée sort de son atelier

 

Afin de nous maintenir dans notre position, mes soeurs et moi, nous sommes assujetties par des haubans de 10 cm de diamètre, fixés en bordure du pont des embarcations ( 6 haubans sur bâbord et autant sur tribord ).
Sur le schéma suivant, vous verrez comment je suis arrimée ...

 


Le haubanage
de la 4
ème cheminée

 

Regardez donc aussi comment mes cousines ont été hissées à bord de l'Olympic, le paquebot jumeau du Titanic ... C'est comme cela que j'ai été installée !

 

   

L'installation de l'une de mes cousines sur l'Olympic, frère jumeau du Titanic

 

Ce qui me distingue de mes soeurs

Pourtant, si mes soeurs servent à évacuer les fumées créées par les 29 chaudières du paquebot, moi, j'ai une fonction différente ...
D'aucuns pensent que je ne sers à rien; d'autres croient que, moi aussi, j'évacue des fumées mais ... ils se trompent tous !

Ma différence, c'est que je contribue grandement à améliorer l'esthétique du navire et, de plus, je suis utilisée comme puits de ventilation afin d'évacuer les vapeurs crées par les cuisines du Titanic !
Si certains disent avoir vu de la fumée noire s'échapper de mon ouverture, eh bien ils font erreur ! Cette fumée ne peut être que celle dégagée par mes soeurs placées plus avant et que le vent rabat sur moi !
Je laisse donc bien s'échapper la vapeur des cuisines, mais ce n'est pas la fumée que l'on croit !

Vous en voulez la preuve ? Eh bien, regardez cette photographie ...

 


Le Titanic lors des essais en mer, le 2 Avril 1912.
Seule la 4
ème cheminée ne rejette pas de fumée.

 

Le personnel de bord utilise également une partie condamnée, située à ma base, pour ranger les chaises longues destinées au confort des passagers lorsqu'ils séjournent sur le pont.

 

Et ma sirène ?

En regardant la photographie ci-dessous, vous me verrez à l'arrière ( en gros plan, c'est ma soeur, la 3ème cheminée ), et vous remarquerez, près de notre sommet, que l'on a fixé une sirène à 3 chambres, haute de 1,30 mètre, sur chacune de nous.

 


A l'arrière plan, la 4ème cheminée.
Les sirènes sont fixées le long des cheminées,
sur l'avant et près du sommet (parties claires).
Cliquez pour agrandir ...

 

Ma sirène, comme celle de ma soeur voisine, est faite d'acier zingué de seconde qualité et n'est que factice: nous servons juste à améliorer l'esthétique en ressemblant à nos autres soeurs ( c'est un peu comme moi, la cheminée ! ).
Mes 2 soeurs de l'avant ont chacune une sirène fonctionnelle faite de bronze résistant et pesant 343 kg.
Ces 2 sirènes, les plus grosses jamais construites à l'époque, sont actionnées électriquement depuis la passerelle de commandement lors des départs et des arrivées aux ports, ainsi qu'une fois par jour, à midi, tout au long de la traversée. Elles sont aussi prévues pour faire entendre automatiquement leur rugissement une fois par minute, pendant 8 à 10 secondes, par temps de brouillard, afin d'avertir les autres navires de la présence du Titanic !
Leur son à 3 tons est réalisé grâce à 3 chambres acoustiques (voir le
schéma de principe) de 23, 38 et 30 cm de diamètre ...
A une distance de 20 km, on peut encore les entendre !

Le 10 Avril 1912, peu avant midi, on les entendit mugir 3 fois dans le port de Southampton, annonçant le départ imminent. Elles résonnèrent à nouveau le soir même, lors du départ de l'escale de Cherbourg, et le lendemain, lors du départ de celle de Queenstown.

Le 20 Février 1999, lors d'une cérémonie commémorative se déroulant à St. Paul, Minnesota, et à laquelle assistaient près de 100 000 personnes, l'une des sirènes, retrouvée au fond de l'océan en 1993, s'est de nouveau mise à sonner. Son dernier rugissement datait du 14 Avril 1912, à midi, lors de l'essai quotidien ...

Écoutez-la ...

 

Regardez une sirène telle que son fabricant l'a conçue ...

 


Une sirène fabriquée par Dowie & Co
(système Willett-Bruce)

 

Mais que suis-je devenue ?

Pendant la nuit du naufrage du Titanic, celle du 14 au 15 Avril 1912, je suis restée à ma place jusqu'à la fin. C'est seulement lorsque la poupe du navire, après s'être soulevée, a commencé à glisser dans l'océan, que je me suis trouvée arrachée de mon embase puis que je suis tombée dans les profondeurs.

Ce n'est pas tout à fait le cas de ma soeur, la 1ère cheminée, située à l'avant. Elle est tombée bien avant moi !
Après que le Titanic se soit brisé en deux parties, elle s'est pliée en faisant entendre de lugubres craquements puis, après la rupture de ses câbles de soutien, s'est abattue brutalement dans une gerbe d'étincelles et un bruit assourdissant, écrasant une trentaine de passagers qui cherchaient à quitter le navire à bord de canots de sauvetage.
Elle a écrasé, entre autres, un célèbre passager, le Colonel John Jacob Astor, dont le corps affreusement mutilé n'a été retrouvé que 10 jours plus tard.

Quant à moi, depuis ma chute, je me retrouve en fragments qui reposent par 3780 mètres au fond de l'océan.
Je suis complètement disloquée et l'acier avec lequel j'ai été fabriquée est couvert de rouille et rongé par les micro-organismes qui peuplent le fond marin.

Lors de la découverte de l'épave du Titanic, le 1er Septembre 1985 par le Professeur Robert Ballard, on a quand même retrouvé l'emplacement où j'étais installée. Regardez ce qu'il en reste ...

 


Les restes de l'emplacement de la 4ème cheminée.
Le schéma montre comment elle se présentait à l'époque.

 

Et ma sirène, me direz-vous ?

Elle aussi a été retrouvée. Regardez ce qu'elle est devenue ...

 


La sirène, au fond de l'océan

 

Mais rassurez-vous, elle a été remontée puis restaurée comme l'une des 2 sirènes avant.
C'est grâce à cela que la preuve de nos différences est faite !

Sur mon côté, on avait installé une conduite d'eau sous pression. Voyez dans quel état elle se trouve maintenant ...

 


La conduite d'eau sous pression

 

Alors maintenant, que va-t-il advenir de mes ruines ?

Hélas, le temps de ma fière silhouette est bien loin ! Je suis réduite à quelques amas de ferraille qui ne peuvent plus qu'être dévorés par les bactéries au fil des années ...

Après avoir effleuré le ciel, me voici maintenant disloquée et vouée à une destruction complète au fond de l'Atlantique. Quelle triste fin, quand même, après m'être trouvée si haut !

 

 

 

Le R.M.S. Titanic

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